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Daniel Romano : "Zakaria a le potentiel pour devenir un joueur clé de la Juve !"

Dernière mise à jour : 14 juil.

La saison 2021-22 de Serie A est terminée avec un nouveau champion, l’AC Milan. Une redistribution des cartes qui fait du bien au championnat italien. Une saison vécue de différentes manières par les joueurs suisses présents dans ce championnat. Tour d’horizon avec le plus suisse des experts du football italien, Daniel Romano.
Crédit photo : Juventus Football Club

Julien Moret

Présentateur et excellent commentateur sur blueSports, Daniel Romano brille quand il s’agit de parler du football suisse. Mais pas seulement ! Il connait le football italien sur le bout des doigts. Une expertise et une passion qu’il partage avec KMedia pour juger les performances de nos joueurs suisses ou des joueurs qui ont évolué dans notre championnat. Interview exclusive !


Salut Daniel, tu suis le championnat italien en tant que fan mais également en tant qu’expert et commentateur pour blueSports. Tout d’abord, un petit mot sur ce nouveau champion d’Italie l’AC Milan ?

Salut Julien. Merci pour ta sollicitation. Si j’avais vraiment «un petit mot» à dispo, ce serait « enfin ». Onze ans d’attente pour un club aussi important et historique dans le panorama italien et européen, c’est beaucoup trop long. Ce Scudetto c’est celui du renouveau, d’une construction intelligente et des décisions fortes prises par la Direction : comme autrefois, le club est plus grand que tout le reste, il passe avant n’importe quel joueur, quels que soient ses requêtes ou ses revendications. Et je trouve cela très beau. C’est à peine terminé, et j’ai déjà hâte que ça recommence. Désormais, l’Inter et le Milan sont à 19 Scudetti chacun. Et on sait que le 20e signifie «deuxième étoile sur le maillot». J’imagine qu’aucun des deux clubs milanais ne souhaitera que le cousin devienne le premier à coudre cette seconde étoile.


De manière générale, comment juges-tu le niveau de la Serie A cette saison ?

Évidemment, si vous le comparez à la Premier League, vous aurez l’impression que c’est un autre monde : moins riche, moins rapide, moins attractif pour les superstars…mais certainement pas moins indécis, ni moins disputé, ni moins intéressant. Et certainement pas moins spectaculaire : j’ai de la peine à entendre les gens dire que c’est un championnat défensif alors qu’il est – encore une fois – le tournoi avec le plus de buts parmi les 5 grands championnats européens. La Serie A est simplement un championnat à la discipline tactique extraordinaire. Si on ôte ses œillères, et qu’on oublie les phrases répétées durant des décennies par nos arrière-grands-parents qui parlaient de «catenaccio», alors, on découvre un championnat ordonné, mais pas moins spectaculaire qu’un autre. On l’a encore vu cette saison : le niveau est bon. Il continue d’évoluer. J’ai vu d’excellents matches qualitativement.


Après, je crois que c’est sur le parcours en Coupe d’Europe qu’on juge vraiment la qualité d’un championnat. Certains diront que la Roma n’a gagné «que» la Conference League. Mais cela reste un trophée européen, le premier pour une équipe italienne depuis 12 ans.


Comment expliques-tu la saison décevante de la Juventus ?

Je crois que les dirigeants de la Juventus avaient l’un des plus beaux jouets du monde entre les mains. Et ils se sont perdus en chemin. On a de la peine à saisir où ils veulent aller aujourd’hui. Entre le départ d’Allegri et son retour - en deux ans - il y a eu d’abord la volonté de jouer un football attractif et offensif avec Sarri, puis celle de se moderniser et de rajeunir l’effectif avec Pirlo. Ces deux coaches ont été remerciés après une saison alors qu’ils avaient gagné des titres. Aujourd’hui, avec Allegri (0 titre pour la première fois en 10 ans), la Juve est revenue au point de départ. Et pendant ce temps-là, les autres équipes ont grandi et se sont renforcées. La Juve, elle, a fait du surplace. Elle a continué à évoluer avec certains joueurs vieillissants qui n’apportent plus les mêmes garanties qu’autrefois. De manière générale, l’équipe a été mal construite au départ de la saison 2021/22. Quand les dirigeants donnent la sensation de ne pas savoir où aller, ça se voit forcément aussi sur le terrain. Zéro titre, et peu de certitudes : il faudra du temps pour revoir une Juventus compétitive.


"Haas est une jolie surprise. Avant sa grave blessure, il avait été très convaincant." Daniel Romano

Denis Zakaria a rejoint le club turinois cet hiver en provenant du Borussia Möchengladbach. Il arrive dans une équipe plus en difficulté que les autres années. Quels enseignements peut-on tirer de ses premiers mois ?

C’est précisément parce que la Juve est en difficulté que «Zak» est important. Il a une belle carte à jouer. Ce que je vois chez lui, c’est le potentiel pour devenir un joueur clé au milieu. Ses premiers mois sont bons. On ne pouvait pas s’attendre à plus dans une équipe en si grande perdition.


Selon toi, va-t-il devenir incontournable la saison prochaine dans cette équipe ?

Je le lui souhaite. Ça parle beaucoup d’un retour de Paul Pogba à Turin et j’ai de la peine à comprendre ce transfert car on se retrouverait avec deux numéros 6 au profil très similaire : on aurait là deux «box to box» qui aiment se projeter vers le but balle au pied. En tous cas c’est ainsi que jouait le Français en Italie avant son départ à Manchester où, là, il joue plus «arrêté». J’ai peur qu’avec l’arrivée du champion du monde, on se retrouve dans une situation où ce sera « l’un ou l’autre ». Et donc, encore une fois, j’aurais de la peine à comprendre la réflexion des dirigeants, à part si le but est de doubler le poste.


Vlahovic parti à la Juventus, la Fiorentina a choisi Arthur Cabral pour le remplacer. En pleine bourre avec le FC Bâle, Cabral a des statistiques moins brillantes avec le club florentin. C’est grave docteur ?

Absolument pas. D’abord, il est très difficile d’atterrir dans une équipe en cours de saison. Nouveaux coéquipiers, nouveau championnat, nouvelle culture, nouvelle langue, nouveau coach. Vous êtes vraiment parachuté du jour au lendemain au sein d’un groupe qui vit ensemble depuis des mois. Prenez Vlahovic à la Juventus : il était injouable avec la Viola et ses stats sont aussi moins bonnes à Turin. Et le Serbe n’a pas connu autant de changements que Cabral en termes d’adaptation. Ensuite, c’est vrai, Cabral collectionnait les buts en Super League. Mais on a tendance à oublier le saut abyssal que le Brésilien a fait en passant de la Suisse à l’Italie. On parle d’un des 5 grands championnats européens. J’ai vu des joueurs de Ligue 1 ou de Liga ne pas réussir à s’adapter à la Serie A. Mentalement, Cabral est très fort : je lui souhaite de se faire sa place.


Discret mais ô combien important, Remo Freuler tient la baraque à l’Atalanta. Que doit-on penser de la saison de l’international suisse ? Individuellement, est-elle à l’image de son club un peu en-dessous des années précédentes ?

On a peut-être tendance à oublier que ce qu’a fait l’Atalanta en 2019/20 et 2020/21 est extraordinaire. Cette saison, le club de Bergame termine derrière celles qu’on appelle «le 7 sorelle», comprenez les 7 équipes les plus fortes du championnat. En termes de jeu et de résultats, l’Atalanta a eu de la peine contre ses 7 prédécesseurs, mais a été supérieure à ses 12 poursuivants. Elle est exactement à la bonne place. Rappelons également que cette saison, en Europe, elle se fait sortir par Villarreal, demi-finaliste de la Champions League, puis par Leipzig, demi-finaliste de l’Europa League. C’est pourquoi je dirais que ni Remo Freuler, ni l’Atalanta ont été en-dessous. L’international suisse reste cet élément indispensable qu’il était déjà auparavant. Son nombre de matches disputés et ses prestations régulièrement bonnes en sont la preuve.


Crédit photo : Bologna FC

La saison passée était très compliquée pour Ricardo Rodriguez souvent relégué sur le banc à Torino. Le passage à une défense à 3 et son remplacement dans l’axe semble l’avoir bonifié. Comment le juges-tu à ce poste ? Est-il en phase avec les exigences tactiques italiennes ?

Ivan Juric est un entraîneur formidable. Le replacement de Rodriguez n’est pas sa seule «invention». Il voit des choses que d’autres ne parviennent pas à voir. Avec notre défenseur international, il a fait un truc a priori un peu fou au départ, mais tellement intelligent au final. Mon jugement sur Rodriguez ? Il suffit de voir ses stats : si on les compare avec la saison dernière, il a joué deux fois plus de matches et deux fois plus de minutes en 2021/2022, avec certaines prestations formidables notamment lors des derbies et des matches contre les candidats au Scudetto. Il n’a raté que quatre rencontres dont trois à cause d’une blessure musculaire. Vingt-huit titularisations en trente-quatre matches, ça fait de vous l’un des piliers d’une équipe qui a terminé 10e alors qu’elle avait souvent galéré et même frôlé la relégation ces dernières saisons. Enfin, je crois que son entente avec Zima et surtout Bremer lui a permis de jouer souvent sans pression et en phase avec les exigences tactiques de son coach.


Young Boys a perdu cet hiver le poumon de leur milieu de terrain en la personne de Michel Aebischer. Le Fribourgeois ne tient pas (encore) le même rôle dans son nouveau club, Bologne. Qu’as-tu pensé de ses performances ? Sa situation est-elle temporaire selon toi ?

Patience… La différence de niveau est très importante. Le Fribourgeois semble avoir trouvé ses marques au fil des rencontres. On ne pouvait pas s’attendre à ce qu’il commence tous les matches et qu’il ait immédiatement la même personnalité qu’à YB. Bologne n’a que rarement perdu quand il a été aligné. Parmi les joueurs qui ont quitté la Super League pour la Serie A l’hiver dernier, il est celui qui m’a laissé la meilleure impression.


"Nsamé ? Mentalement, c'est le joueur le plus fort que j'ai connu en Super League !" Daniel Romano

Le néo-promu Empoli dispose de deux « suisses » dans son effectif. Nedim Bajrami qui joue pour la sélection albanaise et l’ancien lucernois Nicolas Haas. Pour une première en Série A ils s’en sont bien sortis non ?

Absolument ! J’ai beaucoup vu Bajrami que j’apprécie particulièrement. Je l’ai trouvé bluffant. En Coupe et en championnat. Quelle personnalité, quelle régularité. Je ne serais pas surpris qu’il parte dans une équipe plus importante. Haas est une jolie surprise. Avant sa grave blessure, il avait été très convaincant. Vivement son retour pour le début de la saison prochaine si tout va bien. On croise les doigts.


Penses-tu que Nicolas Haas puisse avoir un avenir en équipe de Suisse ?

Difficile à dire. Le milieu de la Nati est déjà bien fourni avec des joueurs de qualité. Et en même temps, un joueur qui évolue en Serie A et qui joue régulièrement possède toutes ses chances d’être appelé. Pour le moment je vois des joueurs meilleurs que lui en équipe nationale.


C’était quasiment mission impossible pour Silvan Hefti parti rejoindre le Genoa au mercato hivernal. Il a presque toujours été titulaire avec son nouveau club. Son club est malheureusement relégué en Serie B, penses-tu qu’il puisse trouver un autre point de chute en Série A ?

J’avoue ne pas avoir compris ce transfert. Maintenant j’ai de la peine à imaginer l’ancien latéral d’YB rebondir au sein d’une équipe qui est restée dans l’élite. Peut-être chez un néo-promu ?


"Wilfried Gnonto et Sebastiano Esposito peuvent faire partie du futur de la Nazionale !" Daniel Romano

Il terrorisait nos défenses, ce ne fut pas pareil dans le championnat italien. Le défi de Jean-Pierre Nsamé était-il réalisable ? Que retenir de son aventure italienne ?

Évidemment qu’il était réalisable. L’entraîneur avait ses préférences. Il comptait beaucoup sur le noyau de joueurs avec lequel son équipe avait été promue. Et puis, l’Italie c’est un peu spécial. Ce n’est pas toujours l’entraîneur qui fait l’équipe. Les agents ont une grosse influence sur certains clubs et ils placent leurs joueurs en ayant des garanties. Jean-Pierre est un homme honnête, ses agents aussi. Et je crois qu’en réalité, même si le saut entre la Super League et la Serie A est immense, l’ancien attaquant de Servette n’a jamais vraiment eu sa chance à Venise. C’est dommage car quand vous lui donnez votre confiance, il sait vous rendre la monnaie de votre pièce. Il rebondira certainement à nouveau à YB ou ailleurs. Mentalement c’est le joueur le plus fort que j’ai connu en Super League.


Un petit mot concernant Kevin Rüegg parti d’Hellas Vérone pour Lugano. Comment expliquer ce transfert raté en Italie ?

Je ne connais pas bien Kevin Rüegg et j’ignore ses motivations au moment du transfert. Il avait certainement ses bonnes raisons. Il avait réfléchi à tout et il pensait forcément que c’était la meilleure solution pour passer un palier dans sa carrière. Je pense qu’il faut respecter ce choix. À mon avis il était encore un peu jeune pour tenter ce truc. Et naturellement, le Covid-19 là au milieu n’a pas aidé. J’espère pour lui qu’il aura encore de belles opportunités après ce qu’il montre à Lugano.


Dernièrement, Roberto Mancini a convoqué dans un cadre élargi deux joueurs du championnat de Suisse; Wilfried Gnonto et Sebastiano Esposito. Comment cela est perçu en Italie et quel regard portes-tu sur ces deux joueurs ?

Bon, je manque totalement d’objectivité quand il s’agit de ces deux-là. Je les adore. Je les suis depuis très longtemps avec les jeunes de l’Inter. «Seba» est davantage connu, car il a déjà joué, et même marqué avec la première équipe à 17 ans. Dans les pieds, le talent est évident. Dans la tête, il y a encore du travail pour devenir un grand. N’oublions pas que c’est un 2002 ! «Willie» est le capitaine de sa sélection, qualifiée pour l’Euro M19 cet été. Il a marqué 5 fois en 10 matches : c’est une petite bombe silencieuse et pleine d’humilité que j’adore voir évoluer au FCZ. J’espère qu’il restera. Nous sommes chanceux d’avoir de tels joueurs en Suisse. En Italie, les tifosi sont rassurés quand ils découvrent de tels noms dans les listes. Vous savez comme moi que c’est un pays où les jeunes n’ont que très peu de place. Il manque des jeunes Italiens pour construire une équipe nationale compétitive : Gnonto et Esposito peuvent faire partie du futur de la Nazionale.


Pour finir, si on te donnait la possibilité de réaliser deux transferts pour la saison prochaine : Un provenant du championnat de suisse vers la Serie A et un d’un joueur international suisse vers le championnat d’Italie. Que ferais-tu et pourquoi ?

Becir Omeragic et Kevin Mbabu : je pense qu’ils ont tous deux les qualités pour évoluer en Italie.